Je peux tituber
Seul, aussi je repousse
Ton bras tant aimé
jeudi 4 juin 2009
Un proverbe arabe
" Bien souvent, le feu n'engendre que la cendre ..."
On insistera jamais assez auprès des papas pour qu'il soufflent sur leurs enfants....
(animus anima invocat ?...)
On insistera jamais assez auprès des papas pour qu'il soufflent sur leurs enfants....
(animus anima invocat ?...)
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L'empereur de Chine et le peintre des dragons
A propos d'art contemporain et du baiser à la toile de Twombly...Dites les gars, vous ne connaissez pas l'histoire de l'empereur de chine et du peintre des dragons ?
C'était il y a fort, fort longtemps... (ça y est Pépé Félix déraille, on lui parle d'art contemporain et il nous sort ses histoires de 14-18!...) Ne m'interrompez pas, je vous prie !
Donc un jour l'empereur entendit parler d'un peintre vivant presqu'en ermite, qui peignait des choses merveilleuses de vérité et de beauté, _ suscitant émotion et réflexion... par exemple un oiseau qui semblait prêt à prendre son vol et jaillir de la toile, une jeune mère allaitant son enfant, qui faisait pleurer de bonheur tous les jeunes pères regardant ce tableau, le vol d'une flèche dans l'air vibrant de l'été et son impact sur sa cible, une femme de mauvaise vie devant un bordel, et dont la morbidesse éveillait bien des souvenirs au creux des reins des vieillards... et encore bien d'autres merveilles... et le plus intéressant aux yeux de l'Empereur, était la réputation qu'avait le peintre d'être d'une extrême rapidité d'exécution...
En effet, l'empereur, qui était fan d'agit-prop, d'art et de comm-tous-zazimuths, avait un Grand-Projet et il envoya donc quérir l'homme par un de ses fils _ il en avait 150_ accompagné d'un régiment car les routes n'étaient pas sûres et que le vieux bougre de peintre avait mauvais caractère... Il pensait lui demander de peindre une oeuvre monumentale à sa gloire et à celle de sa dynastie... (Non, pas celle avec Joan Collins et Linda Evans !...)
Après s'être fait un peu prier_ pour l'amener à résipiscence, il fallut en effet découper la plus jeune de ses filles en 212 bandelettes_ le peintre arriva à la cour, deux ans après qu'on soit parti le chercher...
L'empereur lui expliqua le topo dont voici le pitch : représenter les origines de la famille impériale sous la forme des deux grands ancêtres-dragons immémoriaux, celui du Nord et celui de l'Ouest, le bleu et le rouge, très méchants et avec plein de dents... Il fallait que cela puisse galvaniser les foules et être aisément reconnaissable et reproductible sur les armes, les costumes et armures, et autres diverses babioles selon une charte graphique qui restait à définir, 1243 mandarins s'y attelant sans relâche depuis 7 ans déjà...
Le peintre se mit immédiatement au travail, après qu'on l'eût suspendu un petit moment au dessus d'un petit feu de ginkgo biloba agrémenté d'aromates, histoire de lui montrer que la commande était sérieuse et qu'on était pas là pour rigoler...
Il demanda cependant un peu de temps, pour ses travaux préparatoires à l'exécution publique de la toile...
Au bout de cinq ans, l'Empereur, qui commençait à s'impatienter, ( comment ça, vous aussi ?!...) vint visiter le peintre dans son atelier... ce dernier, levant un sourcil, qu'il avait fort long, blanc comme neige, et encore assez fourni, lui indiqua qu'il n'avait pas terminé sa toile_ il faut dire que c'était une entreprise assez monumentale : deux panneaux d'1,618 Lu carré, car la dynastie en effet régnait sur la chine depuis 1618 ans aux prunes... le Lu étant le 1/10ème du Li, ça doit nous faire... attendez que je sorte mon abaque...un peu plus de 93 m2 !
Depuis cinq ans, l'essentiel du pastel et de l'indigo des plaine de l'ouest, de la cochenille, de l'or et des lapis-lazuli des montagnes du sud, et de la pourpre des murex des mers de l'est était acheminé jusqu'ici, et cela finissait par peser sur les finances de l'Empire, au dire du 1er Eunuque impérial, préposé-à-la-cassette-et-au-thé-de-5-heures...
L'Empereur de son index à l'ongle de 67 cm et qui frisait un peu, désigna les toiles recouvertes d'un voile de soie immaculée quoique fort opportunément opaque, qui protégeait l'oeuvre des mouches et des regards indiscrets...
" _ Me laisserez vous y jeter un coup d'oeil ? "
Le peintre, qui était un peu sourd, l'âge venant, se demanda s'il fallait voir un sens caché à cette question, style risquait-il, en cas de refus, de se faire arracher l'oeil gauche avec une cuillère en or et nacre pour le bouillon de 19h30 du plus jeune des princes, haussa les épaules et rota _ c'était un artiste !...
Ne pouvant y voir un consentement, l'Empereur hésita à faire soulever par le 3e Eunuque impérial_ celui qui-s'occupait-des-choses-matérielles-et-des-menus-plaisirs, la mousseline de soie...
Au vu des innombrables rouleaux de papier tâchés de rouge ou de bleu, maquettes de terre ou de plâtre, crobards, crayonnés, roughs, esquisses et ébauches, l'oeuvre semblait, ne pouvait qu'être quasi-achevée et puis les odeurs de l'huile d'oeillette et de la colle à maroufler lui navraient l'odorat et lui soulevaient le coeur...
" _ C'est entendu ", dit-il, chassant de son éventail les miasmes qui tentaient de s'immiscer dans ses augustes narines,
" _ Vous viendrez Lundi, pour la Fête-de-la-Lune-Iridescente-de-Mai et le baptême du p'tit, nous montrer votre travail !...
Le lundi suivant, le peintre fit livrer au petit matin dans la salle du trône deux grandes toiles d'un lu carré, qui étaient d'une soie sans défaut, et d'une blancheur aveuglante...
il en contrôla lui même l'installation, puis surveilla le transport d'un pot de couleur bleue, d'un bleu qui évoquait les cieux infinis, les yeux des barbares de l'ouest, la mer profonde, les fleurs de lin, et le plumage du très rare schlumpnigok mystérieux, qui ne chante qu'avant de mourir et vit dans la jungle de Bornéo; puis d'un pot de couleur rouge, d'un rouge qui évoquait le feu des forges impériales, le sang des suppliciés, quand ils sont jeunes et jolis garçons, les rubis de Golconde, et le fleuve Amour au printemps quand il charrie les lourds limons fertiles et ferrugineux...
Puis, précédé de son esclave personnel portant sur un plateau d'ébène trois pinceaux aux poils aussi longs et fournis que ses sourcils, l'un noir, de martre coréenne, l'autre gris, de lynx tibétain, le troisième brun clair, de loutre scythe, le peintre arriva au Palais en fin d'après-midi, alors que l'Empereur commençait sérieusement à s'impatienter, et la Cour, à murmurer...
Alors que la Lune pleine et ronde se levait sur la ville, plateau d'argent au dessus des toits d'or, le peintre saisit le pinceau de martre, le plongea dans le pot de peinture bleue, et zébra d'une main sûre la première toile d'un trait unique et large, dans la diagonale du tableau...
Puis, il se saisit du pinceau de lynx, et après l'avoir trempé dans le pot de peinture rouge et en avoir essuyé sur la chemise de son assistant l'excès de peinture , refit le même geste sur la deuxième toile...
Il reposa son second pinceau, et salua l'Empereur, demandant s'il pouvait désormais se considérer comme libéré de sa tâche et regagner son domicile et sa famille...
La salle du trône bruissait de rumeurs, une onde ronflante de murmures la parcourait d'un bout à l'autre, se brisant sur les piliers de bois précieux, alors qu'ici et là un rire cristallin fusait, de gène et de stupeur mêlé...
L'Empereur, vermillon, écumant, se saisit du sabre du général des armées du Nord, et fit sauter la tête du peintre d'un seul coup, d'un seul : il ne serait pas dit qu'un impudent barbouilleur pouvait ainsi impunément se payer la tête de l'Empereur sans y perdre la sienne !
Dans la salle, la Cour atterrée se taisait désormais... seuls les sanglots du jeune esclave, le souffle rauque de l'Empereur et le glouglou du sang du peintre achevant de se vider sur les dalles rompaient le silence...
" _ Pourquoi ? dit alors l'enfant, pourquoi ô Empereur, avoir tué le meilleur des peintres et le plus fidèle de vos serviteurs ? "
La douleur et la peur avaient sans doute rendu fou l'esclave, son jugement été vicié et corrompu par le maître...
" _ Venez, venez à son atelier voir son travail, et ce qui l'a amené à réaliser ces merveilles !..."
Saisissant un flambeau, l'Empereur suivit l'esclave jusqu'à l'atelier, ne sachant s'il allait y mettre le feu ou déchirer lui même les toiles du vieil imbécile...
La cour, à bonne distance, les accompagna...
Dans l'atelier, l'esclave souleva les toiles qui protégeaient deux tableaux disposés au centre de la pièce : on y voyait les deux traits de couleur, plus larges semblait-il, et on distinguait des détails ne figurant pas dans l'oeuvre ultime, des crocs, des écailles, des moustaches, des griffes...
" _ c'était l'étude de la quatrième année ", dit l'enfant...
Voyant des toiles retournées contre le mur, l'Empereur s'en approcha et les fit pivoter une à une...
" _ c'était l'esquisse de la troisième année... " dit alors l'enfant. Les corps de deux monstrueux dragons se distinguaient désormais fort bien, dardant une langue bifide vers les deux importuns les dérangeant dans leur sommeil millénaire...
" _ Ne dis rien ! " l'adjura l'Empereur." Ici, ce sont les travaux de la seconde année, n'est-ce-pas ? ..."
Et sa bouche s'arrondit en un O parfait, tandis qu'une partie de la suite s'évanouissait de terreur... Devant eux, terribles, les deux dragons affrontés semblaient prêts à fondre sur l'assemblée, la moindre écaille dégoulinant de venin, les crocs luisant comme le jade le plus pur, la fumée sortant des naseaux empuantissant l'atmosphère ...
" Et où sont les tableaux de la première année ? cria l'Empereur, " Voilà ce que ce vieux fou aurait dû livrer à la cour et à son maître, au lieu de me faire perdre du temps et de l'argent!..."
" _ Je l'ignore, je n'étais pas encore là, Maître !"
Furieux, l'Empereur se saisit de l'enfant et le projette contre le mur. Le petit s'y brise la nuque, et gît, désarticulé, alors qu'un panneau de bois s'effondre, et qu'apparaissent les toiles où figurent les dragons de la première année ...
Les bêtes formidables ouvrent alors l'oeil et rugissent d'une voix de bronze, qui fait trembler les murs et se sauver les courtisans...
"_ Mauvais Empereur, Monstre d'injustice, nous te retirons le mandat du ciel ! "
Les dragons s'étirent alors, et quittent leur toile... Ils vaporisent l'Empereur dans un torrent de flammes, brûlent le palais, brûlent la ville et brûlent les champs, répandant la terreur et la désolation...
Ainsi finit cette dynastie qui avait régné 1618 années, aux prunes...
Et ainsi disparut l'art dit contemporain, pour un bon moment...
librement arrangé à partir du souvenir de lectures enfantines : Philippe Soupault, Marguerite Yourcenar, qui eux mêmes avaient adapté des contes taoistes